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Géopolitique / Sur la question iranienne/1 – la théocratie khomeinyste : une hérésie au sein du chiisme

Les Nouveaux Temps entament une série d’articles au sujet de l’Iran. Pourquoi ? A bien écouter ce qui se dit sur ce pays dans les médias officiels, depuis de nombreux mois, force est de constater que l’ignorance règne. Nous proposons donc ici des analyses destinées à un large lectorat mais écrites par des spécialistes.

Le projet de République islamique prôné par Khomeiny a été pensé bien avant son retour en Iran, le 11 février 1979. Ses réflexions et la diffusion de sa pensée se sont d’ailleurs faites depuis la France, là où il s’était réfugié. Ce projet est exposé dans un ouvrage : Le Gouvernement islamique, dans lequel l’Imam théorise une doctrine, la velâyat-e-faqih, doctrine sur laquelle l’ensemble de la révolution et de l’hérésie religieuse khomeinyste seront rapidement fondées.

Un islam par nature politique

Selon Khomeiny, refuser de reconnaître le caractère politique de l’islam serait ignorer les fondements de cette religion sur le plan théologique, mais aussi être fautif en tant que croyant. Toute la doctrine du khomeinysme découle de cela. Qu’est-ce que l’islam pour l’Imam ? Une règle de vie donnée par Dieu afin que les hommes puissent se gouverner, organiser la société ou établir une géopolitique, car l’islam est présenté comme un outil de conquête : il doit être adopté par tous les Hommes. C’est aussi et surtout une règle parfaite, indiscutable : elle provient de la seule et unique souveraineté, celle de Dieu. Pour Khomeiny, souveraineté du peuple ou souveraineté de la nation sont des non-sens. Le seul pouvoir légitime provient de Dieu.

Revenir à la « pureté » politique de l’islam des origines

L’Imam précise son projet : opérer un retour aux sources « pures » de l’islam, le temps béni d’un gouvernement authentiquement islamique où le pouvoir était exercé par Dieu, et non pas au nom de Dieu, par l’intermédiaire de son vali ou « vicaire ».
 Cette conception implique de croire que deux gouvernements ont historiquement été respectueux de la souveraineté divine : celui du Prophète et celui d’Ali, le premier Imam considéré par les chiites à la fois comme successeur de Mohammed et premier vali de Dieu. C’est le projet de l’Imam Khomeiny : opérer un retour à cette « pureté originelle », à l’âge d’or du Prophète et de son vali, Ali, seuls garants de l’unique souveraineté ayant, de son point de vue, sens sur le plan politique : celle de Dieu. Et c’est ce projet que l’Imam met en oeuvre dès son retour en Iran en 1979, proclamant la République islamique, avec une constitution plaçant précisément la Révolution sur un plan eschatologique et politique, au sens de la velâyat-e-faqih – la souveraineté de Dieu.

Le Khomeinysme ne se comprend pas sans la velâyat-e-faqih

La velâyat réfère au vali, « l’ami », « le proche », le « vicaire », autrement dit « le lieutenant de Dieu sur Terre ». Elle n’est cependant pas uniquement politique mais aussi ésotérique, et c’est en cela que le chiisme khomeinyste, toujours en vigueur en Iran, est une hérésie au sein du chiisme. Le vali désigne Ali, quatrième calife de l’islam et premier Imam. La tradition musulmane indique qu’il aurait été directement désigné par le Prophète. Ensuite, ce terme désignera tous les Imams, successeurs d’Ali, jusqu’au douzième, Muhammad al-Mahdi. Le vali, lieutenant de Dieu est par nature infaillible, il est celui qui détient le secret de la Révélation coranique, détention obtenue par transmission. Il s’agit là d’une Tradition. Et plus précisément d’une Tradition ésotérique. Le vali reçoit le secret ésotérique de la Révélation coranique, elle-même issue de Dieu, des mains ou des paroles de son prédécesseur. Il est ainsi le seul légitime à exercer la souveraineté de Dieu sur Terre, en tant que Lieutenant de Dieu et détenteur de la Tradition ésotérique de l’islam. Il n’y a ainsi pas de distinction entre pouvoir spirituel, dogme religieux et souveraineté politique. Le vali est infaillible tant dans le domaine spirituel que dans le domaine temporel. Mais à cela s’ajoute le caractère ésotérique : le vali détient le sens secret de l’islam. Son sens caché. Il possède ainsi la compréhension du Coran, ce qui fait de lui le lien entre le croyant et le texte sacré. Et c’est la transmission, de manière traditionnelle et ésotérique, par un Imam à son successeur qui donne la légitimité au vali : ce dernier est un « éveillé », en ce sens qu’il reçoit la connaissance par transmission – comme dans toutes les traditions ésotériques.

La problématique de l’occultation

Or, au Xe siècle, un évènement majeur se produit au sein de l’islam : l’occultation du douzième Imam, Mohammad. Il décide de se dérober à la vue des hommes, sans cesser d’exister. En conséquence, la chaîne de la transmission ésotérique traditionnelle est rompue. Les croyants entrent dans une période d’attente : celle du retour de l’Imam occulté. De ce fait, le chiisme non khomeinyste est une forme de religion du Salut, de l’attente et la rédemption, comme dans d’autres religions du Salut, ne se réalisera que lors de la fin des Temps. Dans ce chiisme officiel, l’Imam occulté, bien qu’absent en apparence, demeure le vali. Le chiisme officiel est donc sous la direction du douzième Imam, et dans l’attente de son retour. Et il est le seul à pouvoir transmettre traditionnellement, ésotériquement, la qualité de vali. De lui seul peut émaner la souveraineté spirituelle mais aussi politique de la souveraineté de Dieu sur Terre. L’Imam caché est, au sein du chiisme, le Mahdi. De fait, depuis l’occultation, la velâyat n’a pas été exercée autrement que sous la forme de l’occultation.

Le khomeinysme : plus qu’une rupture, une hérésie au sein du chiisme

La velâyat-e-faqih mise en oeuvre à partir de 1979 dans l’Iran khomeinyste, toujours en vigueur aujourd’hui, est une doctrine hérétique. Khomeiny considère que, malgré l’occultation, la Terre des hommes doit être gouvernée. Le plus doué des savants coranique, celui qui connaît le mieux le texte coranique et qui en comprend le mieux les aspects ésotériques, sera celui qui devra exercer cette fonction. Or, ce personnage, désigné par le pouvoir, ne s’est pas vu transmettre la Tradition ésotérique par l’Imam précédent, et occulté. Il n’a donc pas de légitimité sur le plan du chiisme officiel. Ce n’est pas un point de rupture mais un élément hérétique : c’est la conception même de la velâyat, source du chiisme depuis Ali, qui est ainsi remise en question. Le plus doué des savants coraniques sera un usurpateur puisqu’il ne possède pas la connaissance mystique et ésotérique, secrète, de la révélation, laquelle ne lui ayant pas, et pour cause, été révélée. Infaillible officiellement, il ne détient pas son infaillibilité de son prédécesseur – et donc par extension, il ne s’inscrit pas dans la lignée d’Ali. Comment ce chiisme pourrait-il être légitime ?
Ainsi, la velâyat-e-faqih, au sens voulu et théorisé par Khomeiny, ancrée comme centre idéologique du pouvoir religieux et politique en Iran, source unique de l’exercice de la souveraineté, cette dernière ne devant exister qu’en Dieu, maintenant confiée au Guide suprême est une coquille vide : il n’y a pas eu de transmission. En ce sens, l’Iran n’est pas une théocratie mais un régime violemment autoritaire à l’apparence théocratique. Le fait de se revendiquer de la plus « pure » tradition de l’islam, en particulier chiite, est un non sens. Tout comme de se revendiquer de millénaires de civilisation perse.

Quelle conséquence sur le présent ?

En conséquence, la Révolution islamique de 1979 peut se présenter comme un tournant historique. Mais pas au sens officiel. Il ne s’agit pas d’un mouvement révolutionnaire destiné à promouvoir à l’échelle du monde un islam « libérateur » fondé sur une « vérité » islamique incontestable et infaillible. Le chiisme khomeinyste est une hérésie au sein du chiisme historique, fondée par Khomeiny, en connaissance de cause, dans le but de mobiliser derrière un projet, voulu comme émancipateur, l’ensemble des opprimés et des déshérités, selon sa propre terminologie. Il y a utilisation du religieux, refaçonné à des fins de propagande et de domination politique, en vue de propagation révolutionnaire mondiale. C’est dans cette vision piégée que les gauches européennes et iraniennes sont tombées en soutenant, au départ, les islamistes iraniens. Avant, pour les iraniens, de goûter à l’horreur des prisons.
 Le point est important en ce qu’il est incompris de ceux qui mènent la guerre contre le régime iranien, confondu avec un régime islamique ressemblant peu ou prou à ceux issus des idéologies salafistes ou islamistes radicales, à l’instar de l’EI. Il n’en est rien. Le régime iranien est spécifique. S’il n’a pas peur d’une guerre contre les Etats-Unis ou Israël c’est parce qu’il est engagé dans un mouvement de conquête et de réalisation d’une communauté islamique mondiale, dans une perspective khomeinyste, c’est-à-dire totalitaire et politique avant d’être légitime sur un plan spirituel et chiite. Or, cette conception, outre qu’elle ouvre la porte à tous les sacrifices et à tous les martyrs, peut, et c’est ce que croient les dirigeants successifs de l’Iran, unir sous une même bannière une majorité de musulmans, y compris non chiites. Avec comme objectif d’instaurer des gouvernements islamiques de type iranien partout. L’Iran se veut ainsi le fer de lance d’une libération mondiale des peuples musulmans, face à ce qu’il considère comme un « occident » dégénéré. C’est ce que ne comprennent ni les instances politiques des Etats-Unis, ni l’Union Européenne, ni les principaux médias du monde se prétendant démocratique et libéral. Et c’est pour cela que le régime iranien n’a radicalement pas peur de « l’occident », pour peu que ce dernier terme ait un sens conceptuel.

Ava Kardar


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